La Touraine est souvent réduite à sa carte postale de "Jardin de la France" et à ses châteaux royaux. C’est oublier une réalité plus profonde : cette région, par sa lumière si particulière et sa géographie apaisée, a été l’un des plus puissants aimants à génies de l’histoire de l’art.
Du crépuscule de la Renaissance à l’avant-garde du XXe siècle, quatre titans – Léonard de Vinci, Chaïm Soutine, Max Ernst et Alexander Calder – y ont trouvé bien plus qu'une villégiature : un refuge absolu et un laboratoire de création. Retour sur cette "Diagonale du Génie" qui traverse l'Indre et la Loire.
C'est ici que tout commence. En 1516, Léonard traverse les Alpes à dos de mulet, emportant dans ses sacoches trois toiles (dont La Joconde). Il répond à l'invitation de François Ier qui lui offre le manoir du Cloux (actuel Clos Lucé) à Amboise.
En Touraine, Léonard n'est pas seulement peintre. Il est "Premier peintre, ingénieur et architecte du Roi". Libéré des contraintes matérielles, il pense l'urbanisme (le projet d'une cité idéale à Romorantin), dessine des canaux pour relier la Loire à la Saône, et organise des fêtes royales grandioses. La Touraine fut son dernier atelier intellectuel. Il y meurt en 1519, scellant pour l'éternité le lien entre le génie italien et la terre de France. Sa présence a conféré à la région une aura de légitimité intellectuelle qui ne s'est jamais démentie.
Quatre siècles plus tard, le contexte change radicalement. Pour Chaïm Soutine, peintre majeur de l'École de Paris, la Touraine n'est pas un palais, c'est une cachette. Juif traqué par l'occupant nazi, il trouve refuge à Champigny-sur-Veude, puis près de Loches.
C'est dans cette angoisse de l'enfermement que Soutine peint ses paysages les plus tourmentés. Les arbres de Touraine, sous son pinceau, deviennent des êtres tordus par le vent et la douleur, échos de sa propre tragédie intérieure et de son ulcère qui finira par l'emporter. Ici, le paysage ligérien perd sa douceur pour devenir une matière brute, organique. Soutine prouve que la Touraine peut aussi porter le poids de la tragédie moderne.
Après la guerre, le géant du Surréalisme et du Dadaïsme, Max Ernst, cherche la paix loin de l'agitation parisienne et new-yorkaise. Avec l'artiste Dorothea Tanning, il s'installe à Huismes, dans la maison "Le Pin".
Loin d'être une retraite passive, cette période est marquée par une intégration profonde au terroir. Ernst se déclare "Satrarpe" du Collège de 'Pataphysique et transforme sa maison en œuvre d'art, peuplant son jardin de sculptures de ciment et de bronze (dont Le Génie de la Bastille). Ernst dira de la Touraine : "C'est le pays où l'on parle le plus beau français, et où la lumière est la plus douce aux yeux des peintres." Il y laisse une empreinte indélébile, transformant le bocage chinonais en terre surréaliste.
C'est sans doute l'ancrage le plus spectaculaire. Alexander Calder, l'américain, l'homme qui a fait bouger la sculpture, choisit le village de Saché, dans la vallée de l'Indre.
Pourquoi Saché ? Pour l'espace. Calder troque l'atelier d'artiste pour l'usine. Il construit sur une colline un immense atelier (conçu par son gendre Jean Davidson) capable d'accueillir ses monumentaux Stabiles en acier. C'est en Touraine, collaborant avec les fonderies locales (Biémont à Tours), que Calder industrialise son art. Il fait dialoguer la technologie, le métal lourd et la poésie du mouvement. Les habitants de la région se souviennent encore de ce géant jovial distribuant ses "Gouaches" comme monnaie d'échange. Sa présence attire à Saché toute l'avant-garde mondiale, de Marcel Duchamp à Joan Miró, faisant de ce petit village l'épicentre de la sculpture moderne.
Quel est le point commun entre l'ingénieur de la Renaissance, le peintre maudit, le dadaïste allemand et le sculpteur américain ? Ils ont tous identifié en ce territoire une qualité de permanence.
La Touraine offre ce que l'art (et le patrimoine) exige : du temps, de l'espace, et une lumière qui ne ment pas. Pour Mission Île de la Cité, l'évocation de ces figures n'est pas anecdotique. Elle rappelle que la valeur d'une œuvre est indissociable de son lieu de conservation et de création. Préserver le patrimoine, c'est aussi préserver ces "terres d'asile" qui permettent au génie d'éclore.
Par Mission Île de la Cité – Janvier 2026 – Découvrir nos solutions pour l'Art